TRIBUNE. « La problématique de l’émergence économique et les pays en développement » (Par Mohamed Makandé Coumbassa)

Ces dernières années, les autorités de certains pays en développement (PED) se sont emparées du concept d’émergence économique en promettant monts et merveilles à leur population qui croupit sans cesse sous le poids écrasant de la pauvreté. Pour masquer leur gestion chaotique de la chose publique, elles peaufinent souvent leur discours de politique générale en s’attribuant le mérite des bonnes performances macroéconomiques réalisées par leur pays. Si l’emploi du terme peut être sujet à diverses interprétations, c’est surtout son inadéquation avec la réalité économique de ces pays qui pose véritablement problème. Les indicateurs macroéconomiques peuvent, en effet, sembler corrects sur papier alors que la réalité révèle radicalement autre chose. En d’autres termes, ces agrégats économiques dissimulent une vérité moins glorieuse. Ce choquant contraste entre les chiffres et le quotidien des populations témoigne éloquemment de l’inconsistance du projet d’émergence économique qui sert ainsi malheureusement de fonds de commerce politique. Il est tout à fait louable de faire de l’émergence un objectif à court ou moyen terme, mais faudrait-il encore en fonder l’atteinte sur de solides et sérieuses bases susceptibles d’enclencher le décollage économique tant espéré.

La notion d’émergence économique demeure consubstantiellement liée à celle du développement qui, lui, peut être perçu comme un stade très avancé du niveau de vie de l’espèce humaine. Longtemps propulsés par la révolution industrielle et bénéficiant ainsi d’une avance considérable sur le reste du monde, les pays occidentaux ont toujours été considérés comme la référence fondamentale dont les autres sont censés s’inspirer pour parvenir à un niveau de développement comparable au leur. Si certains pays ont réussi, au prix d’énormes sacrifices, à combler ce fossé colossal qui les séparait autrefois des pays occidentaux très industrialisés, on ne peut toutefois pas en dire autant de tous. En effet, une kyrielle de pays, majoritairement d’Afrique subsaharienne, demeure toujours incapable de poser de consistants jalons lui permettant d’amorcer la marche véritable vers le développement.

Le terme de développement, bien que requérant plusieurs acceptions, renvoie globalement à une idée de bien-être social et économique. Tout pays en développement, désirant résolument s’extirper de l’enlisement socio-économique qui le caractérise, doit consolider ses atouts et se doter de moyens lui permettant de franchir le seuil de l’émergence économique. Employé la première fois par l’économiste néerlandais Antoine Van Agtmael pour désigner au 2 sein des pays en développement ceux qui sont en mesure de créer un climat des affaires favorable aux investisseurs étrangers, le terme de pays émergent s’étend en réalité à une liste de pays assez disparates. Cette liste varie au gré du contexte économique du moment et de certains critères partiels et partiaux. Si beaucoup de pays peuvent en faire partie, ceux qui sont généralement systématiquement cités sont les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du sud) et les MINT (Mexique, Indonésie, Nigeria, Turquie). L’émergence consiste pour un pays en développement à s’échapper de ses difficiles conditions d’existence pour se tourner vers le développement. Ce dernier obéit donc, en toute logique, à un processus bien établi que ne sauraient occulter les pays qui y aspirent.

L’émergence économique en est une étape décisive. Un pays émergent est un pays à fort potentiel de croissance ayant entamé de profonds changements tendant à hisser son niveau de vie et ses structures économiques et sociales vers ceux des pays développés. Des pays comme l’Afrique du sud, le Brésil, la Turquie, la Chine et le Mexique sont considérés comme des pays émergents. Ce sont des pays qui ne sont pas complètement développés mais ont quitté la zone peu enviable des pays en développement où ils étaient précédemment classés. Quand on voit tout ce que ces pays ont accompli rien que sur le plan infrastructurel, on ne peut que trouver ridicule voire fantaisiste le projet d’émergence que s’assignent certains pays africains encore très ensevelis dans les abysses du retard économique et social. En langue vernaculaire soussou un célèbre adage dit que : « La fourmi respire selon la capacité de sa cage thoracique ». Il faut donc être raisonnable et cesser d’afficher des ambitions démesurées puisque nos pays sont toujours confrontés à des problèmes majeurs qui sont, de toute évidence, loin d’être résolus pour oser même parler d’émergence. Il est donc pour l’heure assez prématuré de s’attribuer un rang qu’on ne peut nullement tenir. Il est d’une incohérence hilarante de se fixer un but dont on ne dispose visiblement pas les moyens nécessaires à sa réalisation. Il ne sert absolument à rien d’échafauder des pseudo-projets tel un écran de fumée pour escroquer politiquement la population.

Les artisans de cette arnaque politique, sur fond de slogans creux et vagues, ne doivent pas se faire d’illusion ; tout le monde se rend compte de la scandaleuse instrumentalisation dont le projet d’émergence économique est l’objet. Un gouvernement honnête avec lui-même et avec sa population, ne saurait parler d’émergence sachant pertinemment que les bases principales inhérentes à celle-ci sont encore très éloignées de leur réalisation. Le contexte économique qui prévaut dans la plupart de ces pays, aspirant à l’émergence, s’avère peu satisfaisant pour ne pas dire catastrophique. Comment les autorités 3 d’un État comme la Guinée peuvent prétendre d’en faire un pays émergent dans quelques années alors qu’il est classé parmi les vingt-cinq (25) pays les plus pauvres de la planète en dépit de ses immenses ressources naturelles ? Cet insoutenable paradoxe met indubitablement en lumière une gestion désastreuse des juteuses mannes financières générées par l’exploitation de ces ressources. Il convient impérativement de juguler cette inadmissible situation par une meilleure répartition de la richesse nationale afin de promouvoir l’éclosion d’une société dont les fondements reposent sur une véritable justice sociale.

L’agriculture et l’électricité constituent de solides socles sur lesquels repose toute politique de développement. En effet, l’émergence requiert l’existence préalable d’une agriculture mécanisée, promotrice d’une autosuffisance alimentaire, et d’un niveau satisfaisant d’industrialisation. Or ces deux éléments essentiels font cruellement défaut à bon nombre de ces Etats qui font de l’émergence économique leur cheval de bataille. Au lieu de se cramponner illusoirement à l’émergence, il faut songer à influer sur les leviers cruciaux pouvant réellement stimuler la croissance, gage de ladite émergence. La ressource la plus précieuse dont peut regorger un pays est son potentiel humain. La défaillance du système éducatif constitue hélas l’un des talons d’Achille de certains pays rêvant d’émergence. Il va de soi que la refonte totale du système éducatif doit être une priorité pour toute nation qui aspire à concevoir de grands desseins. On doit favoriser la création des filières techniques et scientifiques en vue de former assez d’ingénieurs pour être à la pointe de la technologie. L’éducation doit absolument occuper une place centrale dans toute perspective de développement. Tout Etat orphelin de cadres compétents est voué d’entrée de jeu à l’échec. C’est comme un navire sans capitaine qui risque de chavirer lors de la moindre tempête. A la compétence des cadres, il faut ajouter leur probité. L’improbité est l’une des plus grandes tares que connaissent les pays en développement. L’absence de transparence dans la gestion des deniers publics constitue sans l’once d’une ambiguïté la pierre d’achoppement de toutes les tentatives menées pour accéder au développement.

Les pratiques corruptrices ne sont pas en reste, elles empêchent le déroulement sain des affaires en étendant leurs nuisibles tentacules à tous les échelons de la machine administrative. Elles constituent ainsi la chape de plomb de l’essor économique. Chaque année, des sommes astronomiques se volatilisent des caisses de l’administration publique pour servir en toute impunité l’intérêt d’un cercle très fermé et privilégié. De sérieuses investigations peuvent 4 permettre de déceler assez aisément des réalisations pharaoniques de certains hauts responsables de l’Etat. Le niveau réel de leur salaire ne saurait en aucune manière leur permettre de se bâtir de si faramineux patrimoines. Il y a un décalage grandiose entre leur train de vie et leur émolument officiel. L’administration est infestée au plus haut niveau de fonctionnaires entretenant une pratique purement prédatrice des fonds publics. Une lutte acharnée doit être menée sans relâche pour refréner les appétits voraces de ces nombreux délinquants en cols blancs qui confondent l’économie du pays avec leur compte en banque. A mon humble avis, le plus cancre d’une classe n‘est pas plus médiocre qu’un cadre véreux, fut[1]il bardé des diplômes les plus prestigieux. La médiocrité du cancre n‘a aucune incidence majeure sur la dégradation de l’économie nationale alors que la gabegie orchestrée par le cadre improbe est extrêmement préjudiciable aux finances publiques. On ne conquiert pas autant de diplômes pour être aussi réfractaire à la rectitude en matière de gestion du bien commun.

L’accumulation de si grandes connaissances doit être utilisée à bon escient en permettant de s’affranchir de toute attitude spoliatrice du bien public. A l’heure où le réchauffement climatique se fait de plus en plus sentir, les préoccupations environnementales doivent être au cœur des politiques de développement. Nos forêts sont de plus en plus amputées de leurs précieux bois en raison de la consommation effrénée du charbon et de la confection de meubles. Certaines espèces animales sont quasiment en voie de disparation. Tout ceci représente une sérieuse menace pour l’équilibre de notre écosystème. De telles pratiques aussi dévastatrices favorisent la sécheresse et compromettent l’avènement d’une agriculture prospère qui est l’une des conditions primordiales d’émergence économique. Si l’Etat peut cristalliser de vives critiques, la population elle-même n‘est pas exempte de tout reproche dans sa façon d’incarner le changement pouvant favoriser le développement. Nos populations ne sont pas du tout respectueuses de l’environnement. Elles doivent être d’un bon état d’esprit et faire preuve d’un civisme exemplaire pour accompagner l’Etat dans sa politique environnementale. L’Etat, de son côté, doit faire de la pédagogie en organisant des campagnes de sensibilisation pour responsabiliser la population.

L’indépendance de la Justice et l’organisation d’élections libres et transparentes, garantissant l’alternance du pouvoir politique, représentent sans l’ombre d’un doute les conditions d’existence primordiales d’un pays émergent. Un pays ne peut prétendre à l’émergence que 5 si la loi y est appliquée dans toute sa rigueur. Et cela n‘est possible qu’avec une Justice entièrement détachée de toute influence de l’Exécutif. Une telle Justice mettra fin à l’impunité et à toute forme d’anarchie. Le pays tout entier prendra ainsi un nouveau départ et les choses rentreront tout naturellement dans l’ordre. Toute l’intelligentsia doit se mobiliser et se mettre au service de la nation par la création d’institutions fortes qui résistent et survivent aux hommes. Les hommes passent mais les institutions demeurent. Tous ces paramètres créent un terreau propice à la stabilité politique et par voie de conséquence à l’afflux d’investisseurs étrangers qui confère à l’activité économique assurance et prospérité. Les pays occidentaux auxquels nous nous référons trop souvent ont maintes fois fait la démonstration qu’ils étaient régis par de solides règles démocratiques. Certains hommes d’Etat de ces pays, bien qu’ayant atteint les plus hautes sphères du pouvoir, ont pourtant été condamnés par la Justice pour avoir enfreint la loi.

L’expression « nul n‘est au-dessus de la loi » n‘a jamais aussi bien incarné toute sa portée. Pour corroborer ceci, on peut faire allusion aux dernières élections présidentielles américaines qui ont révélé toute l’indélicatesse du Président sortant, en l’occurrence Donald Trump. On peut déduire sans aucun risque de se tromper que s’il était à la tête d’un pays en développement, il serait Président à vie car il aurait piétiné les institutions en s’accaparant de tout l’appareil d’Etat pour pérenniser son règne. Mais les Etats-Unis étant une grande démocratie, il a été contraint de quitter la Maison Blanche en faveur de Joe Biden qui a réellement remporté le scrutin. De ce qui précède, il convient de souligner que l’émergence économique, si chère aux hauts responsables de certains pays en développement, est bien plus complexe qu’un simple concept dont on peut se servir sans sincère conviction pour assouvir des desseins politiques. Parvenir au stade de pays émergent n‘est pas aussi facile qu’on veuille nous le faire croire, ce n‘est point une sinécure. On est presque tenté de penser que l’utilisation abusive de ce terme est révélatrice d’un manque probant de patriotisme. En effet, quand on est animé d’une réelle ferveur patriotique on ne saurait s’aventurer dans un projet aussi hasardeux, douteux et incohérent. Pour être un sérieux prétendant à l’émergence économique, il incombe à tout pays en développement de se donner les moyens à la hauteur de ses ambitions et d’œuvrer dur pour y arriver. Des conditions essentielles citées plus haut doivent être réunies pour permettre d’accéder dans un premier temps à l’émergence puis plus tard au stade suprême qu’est le développement tant recherché.

Mohamed Makandé COUMBASSA

Tel : 655345471 / 621437374

Mail : mcoumbassa1@yahoo.fr

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