TRIBUNE. La Guinée va comme elle va… (Par Stéphane Kaba)

L’outil de travail d’un gouvernement c’est l’administration. Quand elle ne fonctionne pas, même quand de bonnes décisions sont prises au sommet de l’État, leurs applications seront lentes et décevantes. Or, l’administration guinéenne est en panne depuis longtemps, elle ne fonctionne pas, du moins très mal. Le dire est une vérité de la palisse. Le nier est une dérobade, une lâcheté, voire de la mauvaise foi. Néanmoins, est nulle et non avenue cette approche par des critiques caricaturales trop souvent avancées par des pseudo analyses, aux tonalités approximatives qui consiste à vouloir jeter le bébé et l’eau du bain à la fois.

Cependant, dans le cas de la Guinée, très souvent, toute tentative de s’essayer à une critique constructive avec arguments à l’appui, ou, qui va dans le sens contraire de la pensée dominante, se heurte aux contradicteurs qui, au lieu d’apporter des arguments de bon sens pour défendre leur position, leur point de vue ou réfuter ladite critique constructive, vont préférer porter des jugements de valeurs sur votre personne plutôt que vos idées. Le plus souvent ils vont vous qualifier d’aigris. C’est tellement facile et expéditif, et surtout sans fondement, encore moins défendable intellectuellement. C’est d’ailleurs une tactique éprouvée des tenants du pouvoir ou leurs thuriféraires, au nom d’une supposée réussite de quelques-uns, et quelle réussite…

En effet, le débat contradictoire semble difficile, voire impossible en Guinée. Le politiquement correct est trop prégnant. Les lobbys veulent sans cesse imposer leur vision et voiler l’esprit critique. Par la même, réduire au silence les esprits éclairés, du moins ceux qui font l’effort de prendre de la hauteur plutôt que de se laisser gouverner par les réactions épidermiques ( le cerveau reptilien)

La démocratie c’est bien, si le peuple est éclairé.

D’ailleurs, allez savoir, de quelle réussite parle-t-on en réalité ?

Il n’y-a-t-il pas plusieurs formes de réussites ?

Familiale; Intellectuelle; Spirituelle; Professionnelle; Financière; Sportive…etc.

Par ailleurs, Sophocle ne disait-il pas que : « Quand il s’agit d’un mortel, il faut attendre sa dernière journée avant de l’appeler heureux. »

Certes, peut-être des réussites individuelles mais qui peut prétendre qu’il y a une réussite collective dans un quelconque domaine de compétences et autres en Guinée ?

En quoi peut-on citer la Guinée d’aujourd’hui comme un exemple pour les autres pays, ne serait-ce que ceux dits, de la sous-région ?

Pourtant, dans un passé, encore récent, ce fut le cas.

Or, la situation catastrophique dans laquelle se trouve la Guinée sur le plan économique, politique et social, après 62 ans d’indépendance, devrait provoquer sinon un sentiment de honte chez tout guinéen conscient et aimant son pays, ou tout au moins une bonne dose d’humilité pour chacun des guinéens, plus particulièrement les dirigeants, tous régimes confondus. En effet, ils sont les premiers responsables de cet échec, par leurs forfaitures et leurs manques de clairvoyances. Mais les petits intérêts égoïstes et les petits arrangements semblent primer pour beaucoup. En écho de cette mise en responsabilité, ici, il y a ces irréductibles qui n’ont qu’une lecture victimaire, sommaire et réductrice de ce que sont les brimades et autres empêchements que la Guinée a subi, qui expliqueraient, à eux seuls, la situation déplorable dans laquelle se trouve la Guinée.

Ne faut-il pas faire la part des choses et sortir de cette victimisation systématique, employée la plupart du temps, soit pour noyer le poisson, soit pour diluer les responsabilités, voire les irresponsabilités ? Nul n’est dupe, du moins tous ne sont pas dupes…

Pour toute critique objective de la situation politique et économique, on ne peut faire l’économie d’une étude de la sociologie du pays. Donc, on ne peut ignorer et rester sans rappeler qu’en Guinée, le féodalisme est dans les têtes. En effet, on ne cesse de diviniser le détenteur du pouvoir, et celui-ci finit, par en jouer et rapidement devenir un despote à force de le monter aux pinacles. Il se laisse convaincre et croit qu’il est plus grand que la Guinée. Au final au lieu de la servir, il se sert et sert ses petits intérêts égoïstes avec son petit clan, fait la plupart du temps de « petits hommes », qui n’hésitent pas à se conduire en « demi-dieux ». C’est bien là, la caractéristique principale de leur petitesse.

Rappelons au passage quelques paroles d’illustres penseurs :

  1. « Donnez du pouvoir à un imbécile et vous en ferez un tyran. » (Platon)
  2. « Tout homme qui a le pouvoir est poussé à en abuser. » (Montesquieu)
  3. « Donnez tout pouvoir à l’homme le plus vertueux qui soit, vous le verrez bientôt changer d’attitude. » (Hérodote)

Donc, n’est pas grand homme, ni grand homme d’État qui le veut. Pour cela il faudrait d’abord comprendre et intégrer que la Guinée est plus grande que soi. Et, ceci doit se traduire dans les comportements. Et, puisqu’on fait souvent référence aux religions, dans le pays « laïque » qu’est la Guinée, à bon ou mauvais escient, elles nous rappellent aussi que nous passerons et trépasserons. La Guinée restera.

D’où la nécessité de mettre en place des institutions fortes et non prétendre que la providence serait la solution à tous nos problèmes, et qu’un homme providentiel viendrait résoudre l’équation explosive qui ne cesse de bouillonner dans les poitrines d’une population asservie et plongée dans une misère noire. Nous sommes responsables !

Ainsi, de par les exactions de ces « demi-dieux », qui ont fini par appauvrir encore plus des populations déjà aux abois, par l’exercice de la politique du ventre vide, et engendrer un peuple qui a faim, aujourd’hui, la résignation de ce peuple semble l’avoir emporté. Souvent en échange d’une poignée de riz ou de l’achat des consciences. Jusqu’à quand ?

Ne dit-on pas qu’il faut se méfier de l’eau qui dort ?

Sommes-nous, tous, des aigris, d’exprimer nos inquiétudes pour le bateau Guinée qui ne cesse de tanguer au gré des vagues ?

À moins que nous ne soyons des oiseaux de mauvais augures ?

À part l’étincelle qui mettra le feu aux poudres, tous les ingrédients sont réunis pour une insurrection sociale qui peut mener à une guerre civile dévastatrice en Guinée. Quel est l’homme sensé qui peut raisonnablement prétendre le contraire ?

  • Chômage endémique (notamment des jeunes)
  • Déliquescence de l’État
  • Des institutions juridiques bringuebalantes
  • Quasi abandon du secteur de l’Éducation (près de 30 ans)
  • Corruption et détournements des deniers publics institutionnalisés
  • Résurgence du narco trafic (implication présumée de hauts dirigeants du pays)
  • Gestion hasardeuse des crises sanitaires (Covid, Ébola…)
  • Évasion fiscale
  • Plus généralement la misère (morale et matérielle)
  • …etc.

Une agitation effrénée pour gagner la pitance du jour pour le plus grand nombre et une course folle à l’enrichissement facile et illicite par un clan tenant du pouvoir aux comportements mafieux. N’ayons pas peur des mots : Tout laisse à penser que nos destins sont dans les mains de cyniques mafieux. Une mafia dynastique qui ne dit pas son nom. Devons-nous attendre, bras croisés, pour qu’elle nous mène droit dans le mur, pour une poignée de dollars ?

Les puissances de l’argent sont-elles insondables ?

Et que dire des casses de baraques de fortunes sur les emprises des espaces publics et des déguerpis, entamés récemment, dans la ville de Conakry ?

Certes, cela pourrait-être qualifié d’une bonne chose en termes d’assainissement de la ville et de rétablissement de l’autorité de l’État. Mais était-ce le bon moment de lancer cette campagne de démolition qui semble sans programme d’accompagnement, en pleine résurgence du virus Ébola et de la pandémie du Covid ?

Cela ne ressemblerait il pas à de la distraction pour éviter d’aborder les vrais problèmes que j’ai évoqué dans un précédent écrit ?

  • Éducation , la formation (des formateurs aussi),
  • emploi et création d’emplois (des jeunes notamment),
  • aide aux véritables entrepreneurs,
  • soutien et promotion des idées nouvelles,
  • construction d’infrastructures routières, d’écoles d’excellence,
  • électrification du pays,
  • approvisionnement en eau sur tout le territoire (manque inadmissible),
  • télécommunications à moderniser,
  • agriculture à intensifier,
  • lutte contre la corruption, le banditisme, la drogue, et l’évasion fiscale,
  • réforme générale de l’armée.

Voilà ce que le peuple attend.

62 ans d’indépendance vis-à-vis du colonisateur, et de beaux discours creux, mais pas de prise de hauteur et de détachement vis-à-vis des croyances limitantes et du conservatisme désuet…

Pour quels résultats ?

La confiance est rompue !

Pour conclure, tout en étant sceptique quant au changement de cap du paquebot Guinée, comme à l’image d’une enquête policière, est-il déraisonnable de se poser la question suivante :

À qui profite la culture de l’ignorance, de l’obscurantisme, de la cacophonie des médias et des politiques ainsi que la divinisation du pouvoir ?

À quand le sursaut ?

« Laguinè, n’watö n’fa bara lé… » (La Guinée, je vais au pays de mon père…) – extrait d’une chanson populaire Malinké –

Stéphane Kaba

Conakry, le 4/04/2021

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