Interview. « Changer la Constitution de 2010 était une obligation », dixit Ibrahima Sory Camara, président de ULD

Le paysage politique guinéen s’agrandit avec l’arrivée de l’Unité et la Liberté pour le Développement (ULD), parti dirigé par Ibrahima Sory Camara, entrepreneur de son état. Au cours d’une interview, à bâton rompu, qu’il a accordée à notre rédaction, la semaine dernière, M. Camara a largement expliqué les raisons de son engagement en politique. Une occasion pour lui, de se prononcer sur la crise socio-politique que traverse la Guinée.

 Lire ci-dessous son interview !

Vous êtes entrepreneur, amoureux de la terre, aujourd’hui homme politique.  Pourquoi ce revirement ?

« Deux raisons m’amènent en politique : d’abord l’amour pour mon pays et par orgueil. Par orgueil, parce que c’est très difficile pour moi de compter mon pays parmi les plus pauvres de la planète alors que nous ne sommes pas pauvres. C’est révoltant ! Je me dis qu’il n’est pas question que la Guinée soit dans ce classement avec tout ce que nous avons comme ressources naturelles. Je pense que tout bon Guinéen doit s’indigner de cet état de fait.

Secundo, par amour que je dois à cette nation, nous devons tous à cette nation. Si je suis ce que je suis aujourd’hui c’est grâce à la Guinée, c’est grâce à la paix dans ce pays. Quelle que soit la situation, ce pays nous a tout donné. Il y a eu des guerres dans certains pays limitrophes mais notre nation est restée elle-même. C’est ce qui a fait que nous sommes ce que nous sommes aujourd’hui. Donc, en retour, je dois à cette nation. Si je sors et Dieu merci j’ai eu une petite expérience, je pense que mon devoir est de revenir partager cette expérience ici avec mes compatriotes. »

Le paysage politique guinéen est envahi. Quelle sera la particularité de votre parti : l’Unité et la Liberté pour le Développement (ULD) ?

« Vous savez, généralement, on rentre en politique pour beaucoup de raisons. Je vous ai dit tout à l’heure par amour et par orgueil, connaissant déjà la Guinée avant que je sois aujourd’hui politicien, j’ai étudié beaucoup de choses en Guinée pour chercher à comprendre ce qui marche et ce qui ne marche pas. Alors j’ai mis un projet de société en place. Je ne demande pas aux Guinéens de voter pour moi parce que je suis Ibrahima Sory Camara. Je leur demande plutôt de soutenir notre projet de société, pas ma modeste personne. Car j’ai un projet de société dans lequel tous les guinéens se retrouvent là-dedans. J’ai confiance en ce projet. Certes, il n’est pas le meilleur projet de société mais il incarne ce dont mes compatriotes ont besoin pour faire développer notre Guinée. »

Justement, parlez-nous un peu de ce projet de société.

« Nous avons aujourd’hui un problème administratif en Guinée. Je peux citer beaucoup de choses. Dans mon projet de société j’ai parlé de la réforme de l’administration. J’ai remarqué en Guinée, nous parlons, nous dénonçons tout le temps la corruption, nous parlons chaque fois de l’éducation, de la santé etc. Mais s’il faut essayer de regarder secteur par secteur, on risque de tout reprendre, c’est-à-dire réformer totalement l’administration publique. »

Parlant de la corruption qui gangrène l’administration guinéenne, selon vous, qu’est-ce qui serait à la base de ce phénomène ?

« Nous avons des travailleurs qui sont engagés dans l’administration par affinité, par voie de la parenté parce qu’ils ont des relations, pas des compétences. Alors la plupart de ces agents ne vivent pas en Guinée mais ils sont tous payés par le contribuable Guinéen. Il n’y a pas de respect de l’âge pour la retraite, il y a des gens qui font plus de 45 ans de services. Un fonctionnaire qui n’a pas une prise en charge médicale, il a un petit salaire c’est compliqué qu’il soit honnête. Avec deux millions comme salaire, soit 200 dollars, pire, ce fonctionnaire n’a aucune prise en charge médicale, il n’attend pas de maison de retraite non plus, alors qu’est-ce qu’il fera ? C’est de voler, voilà des choses que mon parti s’engage à changer. »

Quelles solutions proposerez-vous aux autorités guinéennes pour changer la donne, Monsieur Camara ?

« Un agent de l’Etat qui travaille, il y a une bonne justice et chaque fin de mois il reçoit un bon salaire, il y a une prise en charge médicale, d’au moins 90% pour lui, sa femme et ses enfants et il attend à une maison de retraite, quelle que soit la situation, il va réfléchir par deux fois avant de voler. Il faut mettre les gens dans les meilleures conditions de travail, nous avons cette possibilité ici et avec nous, cela est possible »

A vous entendre, la Guinée dispose de toutes les potentialités pour se développer. Pensez-vous que l’espoir est toujours permis pour donner le sourire au Guinéen Lambda ?

« Ce qui me fait le plus mal, c’est de ne pas laisser cette pauvre population tranquille. Je vais vous dire une chose, la Guinée est divisée en quatre parties : nous avons l’opposition ; la mouvance ; la population et la presse qui est aussi divisée en deux camps, entre la mouvance et l’opposition. Ça me révolte. Beaucoup de leaders politiques n’ont pas de programme qui va dans l’intérêt du peuple de Guinée. Chacun s’appuie sur son ethnie pour faire la politique, c’est de la faiblesse. Un autre problème, le Guinéen ne regarde jamais le projet de société des leaders parce que la majorité est analphabète et ça c’est dangereux pour une démocratie qui se veut constructive. Je me pose souvent des questions : Est-ce que ces politiques s’intéressent à l’intérieur du pays ? Est-ce qu’ils s’intéressent à nos ressources ? Est-ce qu’ils s’intéressent à la Guinée réellement pour faire savoir aux jeunes qui grandissent ce qu’ils auront demain ? Voilà entre autres interrogations qui devraient interpeller tout bon dirigeant. Et l’heure a sonné pour instaurer une gouvernance pour le peuple et par le peuple. »

Et justement, comment comptez-vous vous y prendre, Monsieur Camara ?

« D’abord, nous avons un projet de société qui définit tout. Détails par détails, vous aurez la chance de découvrir tout ça. J’ai une équipe qui travaille déjà, je pense que tous les Guinéens seront informés de ce projet de société sur le plan économique, politique et social. Cela amènera, sans nul doute, nos compatriotes à compter sur ULD (Unité et la Liberté pour le Développement) pour sortir le pays de l’impasse. Chaque Guinéen se retrouvera dans ce parti politique, parce que ce n’est pas un parti ethnique donc c’est totalement différent des autres partis politiques qui existent déjà. »

En tant que politique, quel regard portez-vous sur le déroulement du double scrutin du 22 mars 2020 et à la dernière présidentielle du 18 octobre 2020 ?

« Parlons de la nouvelle constitution qui a permis au président Alpha condé d’être réélu. Vous savez cette nouvelle constitution, pour vous dire franchement, je ne suis pas contre parce qu’il faut étudier d’abord le contexte de l’ancienne constitution de 2010, il faut d’abord réfléchir dans quel contexte cette constitution a été mise à la disposition de la population. C’est un groupe d’individus qui s’est retrouvé pour mettre en place la constitution de 2010, ils disent qu’il faut maintenir ça en attendant et que le prochain président va changer, il va voir ce qu’il va améliorer ou s’il faut changer, c’est ce qui a été dit donc on s’attendait que tôt ou tard le nouveau président allait revoir la constitution alors c’est ce que le prof. Alpha Condé a bien voulu faire. Changer la constitution ce n’est pas ça mon problème mais pourquoi attendre la dernière minute ? Mais sinon c’était une obligation qu’elle soit changée. »

Donc vous soutenez le changement de la constitution de 2010, par conséquent le troisième mandat du président Alpha Condé ?

« Nous sommes un parti politique, nous respectons le jeu démocratique. En Afrique de l’ouest aujourd’hui la question du 3ème mandat est devenue un sérieux problème et une sérieuse menace pour la survie de la démocratie. Quelque part nous avons dit qu’il faut deux mandats, c’était suffisant pour permettre au pays de tourner normalement. Personnellement je suis contre le 3ème mandat en Guinée, nous avons des règles qu’il faut respecter mais qu’est-ce qui a conduit à un 3ème mandat ? C’est ça la question. Ce que je sais, c’est que la mise en place de cette constitution était irréversible quel que soit le président qui allait être aujourd’hui en place, il allait changer cette constitution. »

En dépit de tout, le Front national pour la défense de la constitution (FNDC) s’engage à aller jusqu’au bout. Quelle lecture faites-vous de ce combat qui, visiblement, s’étouffe ?

« Combien de jeunes Guinéens sont morts, parce que tout simplement le Fndc a appelé à une manifestation. Il ne s’agit pas de manifester pour manifester. On manifeste pour une cause et on sait quelle que soit la situation on peut obtenir. Le Fndc s’est battu contre la nouvelle constitution mais finalement elle a été adoptée. A quoi a servi la mort de tous ces innocents ? Je me pose la question. »

En vous écoutant, on a l’impression que vous défendez la mouvance présidentielle. N’est-ce pas, Monsieur Camara ?

« Je ne suis pas de la mouvance, j’ai mon propre parti politique qui est ULD, je suis contre ce qui se passe dans mon pays aujourd’hui. Mais il ne s’agit pas de supporter tel ou tel parce que c’est injuste. »

L’élection présidentielle du 18 octobre dernier est l’aboutissement d’un long processus électoral tumultueux et émaillé de violences meurtrières. Quelle est votre réaction ?

« Je regrette et condamne fermement ce regain de violences et de morts. Nous pouvons en bon Guinéen éviter cela dans notre pays. Vous savez il y a deux cas ici, pour Monsieur Cellou Dalein Diallo c’était prévisible. Dalein était un membre actif du FNDC et cette plateforme sociale s’est battue pour l’ancienne constitution et contre la nouvelle et éventuellement contre le 3ème mandat. C’est pour toutes ces raisons que Monsieur Cellou Dalein a refusé de prendre part au double scrutin du 22 mars 2020. Alors à la dernière minute il est candidat à l’élection présidentielle et au lendemain du vote il s’auto-proclame vainqueur. Pour moi c’était prévisible parce que on ne peut pas se présenter à une élection alors qu’on n’a pas confiance aux institutions qui font office d’arbitres. Du côté de la mouvance c’est une suite logique par rapport à tout ce qu’ils nous ont fait vivre politiquement du début jusqu’aujourd’hui. C’est dommage qu’on tue et violente le peuple pour des fins politiciennes. Le tissu social est plus que jamais dégradé aujourd’hui, il nous faut absolument revenir à la table de négociation pour définir un nouveau pacte avec le peuple afin de sortir de ce cycle de violence inutile. »

Nous sommes au terme de notre entretien, qu’est-ce qu’on peut retenir pour clôturer ?

« La paix. Nous sommes tous de même père et de même mère. C’est ridicule de voir des Guinéens s’affronter entre eux, parler avec tant de haine. Nous avons besoin de la paix pour construire ce beau pays. »

Entretien réalisé par Madiba Kaba / madibak@guineerealite.info

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