TRIBUNE: « Monsieur le Président de N’Yagbadou, sous votre régime, la République est devenue une jungle sans nom… » (Par Stéphane Kaba)

MONSIEUR LE PRÉSIDENT DE N’YAGBADOU

Monsieur le Président,

C’est avec le plus grand respect que je me permets de m’adresser à vous, à travers cette tribune. Non pas, avec le respect que vous confère votre fonction, ni par le respect qui vous est dû par votre droit d’aînesse, et encore moins le respect qui vous est dû par votre parcours de vie. Chacun a le sien et la finalité du parcours est le même pour tous, nous le savons bien. D’ailleurs vu votre âge avancé, près de huit décennies passées, vous ne le savez que trop bien.

Monsieur le Président, je m’adresse à vous avec le respect qui vous est dû en tant qu’être humain. Croyez-moi, en ce qui me concerne, ici, dans cette tribune, comme dans mes échelles de valeurs personnelles, le respect que je vous dois en tant qu’homo sapiens, donc mon congénère, arrive au premier rang dans cette échelle de valeurs. Oui, Monsieur le Président, j’ai dit homo sapiens, ce mammifère grégaire, pas que, en haut de la chaine alimentaire. Un être social doté d’une faculté cognitive des plus imaginatives et des plus créatives et créatrices. Donc, des mammifères organisés en société avec des dominants (le mâle en ce qui vous concerne) et des dominés (le peuple). Le peuple, cette nébuleuse fourre-tout d’où émerge et émane, à travers des urnes, votre majesté élue à la fonction de mâle dominant, ou, si vous préférez une dénomination plus « civilisée » et plus « humaine », un élu à la magistrature suprême pour la fonction de Président de la République.

Monsieur le Président, vous voilà, depuis 10 ans, deux mandatures successives, dans cette fonction honorable mais ô combien lourde de charges, tant sur le plan éthique que sur le plan du travail à abattre afin de répondre aux aspirations de votre peuple qui vous a confié, pour un temps donné, les gouvernails de sa destinée. Ce peuple, bien que peu éduqué, et souvent méprisé par votre « caste » de dominants que vous-même avez constitué, néanmoins un peuple qui regorge de ressources dans un pays non moins plein de ressources sur son sol et son sous-sol : La République de « N’Yagbadou ».

Monsieur le Président, quand vous avez hérité de cette République, comme à l’accoutumé, la nébuleuse fondait en vous des espoirs de meilleure vie. Ce peuple aspirait à avoir de l’eau courante, de l’électricité régulièrement, du lait pour ses enfants, des écoles pour l’éducation des enfants, des hôpitaux dignes de ce nom, des infrastructures routières, un chemin de fer, les outils et infrastructures de télécommunications, la sécurité à travers un environnement juridique sain et propice aux affaires et aux investissements, avec pour dénominateur commun de tout ceci, la création d’emplois pour le plus grand nombre, voire de tous, seul gage d’autonomisation des membres de votre peuple.

Monsieur le Président, nous savons bien qu’une hirondelle ne fait pas le printemps, mais avouez que vous aviez les pleins pouvoirs pour envahir le ciel de N’Yagbadou, d’une nuée de colombes blanches, au lieu de vautours et de rapaces que vous avez préféré convier au festin, sur la bête agonisante que vos prédécesseurs vous avaient légué. Malgré vos promesses d’éclairer le ciel de N’Yagbadou, le nombre pléthorique de vos vautours et rapaces de toutes espèces ont maintenu le ciel sombre et cela ne présage en rien des lendemains meilleurs pour le peuple de N’Yagbadou.

Et pourtant, Monsieur le Président, n’est-ce pas ce même peuple de votre génération qui a été à la tête des pays éclaireurs des luttes d’indépendance et de libération du joug colonial ?

Un pays de vaillants Hommes qui ont mené le combat des indépendances, sans effusion de sang. Mais après plus de soixante ans d’indépendance, quel bilan tirer de la République de N’Yagbadou ?

Après le règne des régimes autocratiques, des lendemains des indépendances, que le célèbre écrivain Amadou Kourouma dénonce dans son livre « Le soleil des indépendances » et que vous-même avez dénoncé et vilipendé durant près de 40 années d’opposition ou d’apparente opposition, vous avez fini par accéder aux commandes du paquebot N’Yagbadou. Cependant, Monsieur le Président, le bateau n’a cessé de prendre l’eau et d’aller à vau-l’eau. D’un ciel noirci d’oiseaux de malheurs, sous votre régime, la République est devenue une jungle sans nom prise en otage par des cannibales qui ont fini par vous cannibaliser vous-même.

Monsieur le Président, il vous restait encore un joker pour sortir par la grande porte de l’histoire mais vous avez préféré vous maintenir et vous autoproclamer candidat à votre propre succession, par un jeu de passe-passe, en tripatouillant la constitution de la République de N’Yagbadou en rêvant de redorer un trône qui risque de se transformer en un cercueil doré, voire un cercueil qui se refermera sous une huée de la foule en délire. Seriez-vous devenu autocrate à votre tour ?

Oui, Monsieur le Président, vous êtes mon congénère, un homo sapiens de passage sur Terre. Vous avez cédé aux chants des sirènes au profit d’un clan, au détriment de tout le paquebot qui risque de couler dans les profondeurs abyssales. Le sang n’a que trop coulé déjà. Certes, un commandant ne doit pas quitter son navire quand il coule mais un commandant peut et doit passer les commandes à son successeur quand l’heure de la retraite a sonné.

Monsieur le Président, Mon Commandant, vous avez fait votre temps mais cramponné à la barre comme vous l’êtes, vous ne pourrez nier que l’histoire vous jugera. Vous n’êtes pas le représentant de Dieu sur Terre, ce temps-là est révolu, n’en déplaise aux nostalgiques et ceux qui refusent l’évolution des sociétés, voire qui y opposent une résistance féroce. Nul ne peut arrêter le progrès.

Par ailleurs, Monsieur le Président, l’histoire nous apprend que ceux qui ont monté le Roi aux nues et qui l’ont le plus applaudi, viendront à sa chute, tels des chiens de chasse, une fois le sanglier abattu, peuvent venir japper et renifler sa dépouille sans risque. Ce fut le cas pour Napoléon et bien d’autres. Monsieur le Président, vous savez bien que l’histoire est un éternel recommencement mais il faut croire que l’homme a la mémoire courte. Vos hyènes et les cannibales, organisés en dynastie, ayant dépecés la bête gisante, il ne reste plus que les os à répartir au peuple squelettique de N’Yagbadou.

Monsieur le Président, dans une autre contrée que vous connaissez aussi bien que moi, quant à l’époque, des conseillers sont venus voir Sa Majesté La Reine pour lui annoncer que son peuple grognait, que le peuple avait faim et qu’il réclamait du pain, Sa Majesté La Reine, du haut de sa grandeur, de son assurance et de son mépris pour le peuple annonça, comme pour dire qu’il n’y avait, et qu’elle n’avait rien à craindre : « Mais donnez-leur de la brioche ! » Reste à savoir si, du haut de sa Tour d’Ivoire, elle savait qu’il n’y avait même plus de brioche.

Cette surdité face aux plaintes de son peuple, après être passé par un Donjon où le peuple l’avait emprisonné, Sa Majesté La Reine Marie Antoinette finira décapitée sur la place publique.

Monsieur le Président, vous pouvez me répondre qu’après plus de huit décennies de vie, vous n’avez plus à craindre la faucheuse mais avouez qu’une plus belle fin de l’histoire est préférable. À moins que vouloir mourir au pouvoir fusse une grandeur qui m’échappe. Je ne suis pas votre sujet, je suis un citoyen libre de votre République. Donc, vous êtes à mon service Monsieur le Président. Au service du peuple de N’Yagbadou.

Le plus malheureux de toute cette situation, Monsieur le Président, bien que désarçonné par vos choix et par votre règne, un jugement objectif me contraint et m’oblige de constater que vos prédécesseurs n’ont pas fait mieux que vous. Quant aux prétendants à votre succession, pour beaucoup, voire tous, sont ceux que nous avons vu à l’œuvre et qui n’ont pas fait mieux que vous et veulent simplement être conviés à nouveau au festin de la gabegie et l’incurie avec une impunité absolue qui caractérise cette République en décrépitude. Ont-ils un projet de société et un programme à nous proposer ? Rien, juste la continuité d’une putréfaction et une décomposition de la bête. Globalement, nous sommes toujours dans la même « gadoue » après plus de 60 ans d’indépendance.

Quel est le citoyen avisé et sensé qui peut prétendre qu’une société où l’impunité règne en maître, ne finit pas par devenir une jungle féroce ? La jungle de N’Yagbadou.

Bonne chance Monsieur le Président.

Ensemble nous vaincrons.

Divisés nous périrons.

Vive la République

  • Expression en dialecte Malinké qui signifie : « Pays de misère ou Pays de toutes les misères »

Stéphane Kaba

Paris, le 3 septembre 2020

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