Rapport d’audit du fichier électoral :  «  Kébé n’exerce plus ses attributions constitutionnelles, c’est une marionnette du pouvoir », regrette maître Abass (Interview)

Maître Fodé Abass Bangoura, avocat de son état, est un ancien commissaire de la CENI qui a démissionné au lendemain du 1er  tour de l’élection présidentielle de 2010. Depuis la France où il réside, maître Bangoura suit de près le développement de l’actualité socio-politique de son pays. Il a bien voulu nous accorder une interview à la suite du rapport de la mission d’audit composée des experts de la Cédeao, mandatés à Conakry.

Lire ci-dessous son interview !

En tant que ancien commissaire de la CENI, parlez nous du fonctionnement d’une institution chargée d’organiser des élections, ses attributions etc.

« En principe c’est la CENI qui doit examiner le processus électoral et voir si elle n’est pas en mesure; s’il y a des dysfonctionnements;  s’il y a des anomalies ou s’il y a des corrections à faire elle convoque la plénière avec l’ensemble des commissaires pour prendre une décision mais tout en associant l’ensemble des acteurs, c’est-à-dire les partis politiques et leurs représentants, en leur informant que franchement à la phase actuelle nous ne pouvons pas organiser des élections libres et transparentes compte tenu de ça et ça… Alors nous demandons un report technique pour nous permettre au moins d’être en mesure de notre mission, parce que la CENI, elle est arbitre, c’est tout. Et maintenant, elle fait une recommandation au gouvernement à travers le président de la République qui prendra un décret à cet effet mais c’est pas l’inverse, à ce que je sache. Et puis les commissaires aussi il faut qu’ils comprennent, à partir du moment que vous êtes désigné par des structures de base, vous êtes membre de la CENI, vous avez prêté serment, vous ne relevez plus de ces structures, vous êtes commissaire et un commissaire doit être indépendant, il n’est soumis qu’à la loi. Il n’a que la loi comme référence pour ses attributions ainsi de suite… Et que personne ne doit mettre pression sur un commissaire, si il est subordonné à une autre institution c’est qu’il a trahi son serment… »

Que diriez-vous de l’actuelle CENI dirigée par Maître Salif Kébé ?

« Le problème de la CENI, c’est le non respect des textes. C’est que cette institution doit incarner son indépendance. Et pour que l’homme soit indépendant, d’abord il faut qu’il soit compétent et avoir surtout des qualités, parce que si tu n’es pas compétent, tu n’es pas intègre, tu ne peux pas. C’est pourquoi dans le choix des commissaires, il faut choisir des gens qui connaissent leurs prérogatives. C’est-à-dire, vous n’êtes pas là-bas contre une personne, vous vous mettez au service de l’institution pour organiser des élections et que vous êtes arbitre mais dès qu’un arbitre n’est pas neutre c’est qu’il ne peut plus jouer son rôle. C’est ça le problème. Chacune des parties cherche à influencer la CENI, or la CENI doit être indépendante. Et que pour son fonctionnement, qu’elle soit libre de proposer un budget et qu’elle exécute son budget et après l’exercice qu’il ait un audit et que cet audit soit accepté. Aujourd’hui, le problème est que, d’abord l’institution c’est une question de choix des hommes compétents. Dans tous les pays du monde, les commissaires de la CENI c’est des grandes personnalités. Mais c’est en Guinée seulement qu’on prend n’importe qui pour envoyer dans les institutions, parce que au fait en Guinée le choix des personnes, c’est en fonction des marionnettes, c’est tout. Le pouvoir veut des marionnettes et c’est pourquoi rien ne peut marcher à la phase actuelle, parce que c’est des militants qu’on envoie là-bas. Et encore une fois dans ces institutions, ils ne savent pas qu’ils ne sont plus militants mais ils sont commissaires, ils ont changé de statut. Et c’est ce qui fatigue tout le monde. C’est des fonctionnaires qui y sont, ils pensent qu’ils sont là-bas pour recevoir des salaires et puis faire des yeux doux au pouvoir public, non, ils ont une mission sacrée qui consiste à organiser des élections libres et transparentes pour qu’il ait la paix. Voilà c’est tout. Celui qui a gagné, il a gagné et celui qui a perdu, il a perdu, il attend après. Mais vous savez chez nous, quelque soit le problème, pour construire une démocratie il faut qu’il ait des démocrates. Mais si tu ne crois pas à la démocratie c’est comme une religion. On ne peut pas faire semblant d’être démocrate, il faut d’abord l’intégrer dans ta culture pour dire que dans une démocratie il faut l’alternance, dans une démocratie, il faut quand même respecter les règles que vous-même vous vous êtes fixés, c’est tout. »

Au regard de tous ces problèmes auxquels la CENI est confrontée aujourd’hui, certains politiques exigent le départ de son président maître Salif Kébé. Qu’en pensez-vous ?

« Écoutez ! Kébé c’est un camarade de promotion. A sa place, j’aurais pu démissionner. Parce que d’abord, il ne fait rien de bon. Aujourd’hui il ne fait pas honneur même à sa profession, parce que un avocat doit être indépendant. Quand un avocat est influençable c’est pas un avocat. Mieux vaut d’aller à la fonction publique. Voilà. Kébé n’exerce plus ses attributions constitutionnelles, c’est une marionnette du pouvoir. Il faut savoir dire non quand il est question de toucher à tes attributions. C’est ça le problème de la Guinée. Nous avons un président que nous avons érigé en roi mais alors il faut créer une monarchie. Parce que c’est sa volonté qu’il impose à tout le monde. Dans quel pays vous avez vu un président donner des instructions à des démembrements de la CENI, pour dire moi c’est ce que je veux ? Dans d’autres pays c’est un scandale ! Rien qu’à cause de ça. On veut faire taire tout le monde. Et ce n’est pas maître Kébé seulement, toute l’institution doit partir puisqu’elle est inféodée au ministère de l’administration du territoire, c’est ça le problème réel. La CENI, elle n’est pas indépendante. Quand je vois le ministre de l’administration du territoire donner du matériel à la CENI, non, mais c’est pas à lui de donner du matériel. La CENI doit fonctionner librement. La CENI est constitutionnelle, le ministre est un membre du gouvernement, il ne doit pas se permettre de donner des instructions à un président de la CENI. Même le président de la République n’a pas le droit, à plus forte raison le Premier ministre. Personne ne doit donner des instructions à la CENI. »

Quelle lecture faites-vous des recommandations de la mission d’audit de la Cédeao sur le fichier électoral guinéen ?

« D’abord, le fichier est corrompu. Tout le monde le sait. C’est pas un secret. Et nous savons tous dans quelles conditions ces enrôlements ont été effectués. Ils ont même fait faux et usage de faux ! Si c’était dans un pays normal, on allait ordonner une enquête sur ces opérations. On avait le meilleur opérateur. Avec SAGEM il n’y avait pas de doublons, on a renvoyé SAGEM, on a envoyé Weymark aussi et finalement tous ces opérateurs ont été renvoyés. Tout ça c’est pour essayer de financer une élection. Une élection d’abord c’est le fichier et quand ce fichier est corrompu tu ne peux rien faire de bon. Parce que pour aller à une compétition, il faut connaître d’abord le nombre de votants, d’électeurs. On fait un enrôlement, on ne fait pas un recensement général de la population. Il faut que ça soit clair, c’est le corps électoral. Et ce corps électoral, c’est des gens qui remplissent des conditions requises pour voter, c’est pas toute la population. Mais à ce niveau même les juges ne jouent pas leur rôle. Et on a politisé tout ça là. Même la magistrature a été politisée. »

A la suite des recommandations issues du rapport d’audit, la CENI, en plénière a décidé de corriger ces dysfonctionnements dont elle a toujours nié l’existence. Est-ce une décision sincère, selon vous ?

« Mais attendez ! Comment les gens là peuvent reconnaître cela facilement ? Quelque chose qu’ils ont nié, ils ont passé tout leur temps à nous mentir. Ils doivent démissionner tous. C’est que, ce n’est même pas digne. Je crois que les commissaires de la CENI sont entrain de se comporter comme si nous étions dans une maternelle. C’est dommage pour l’image du pays ! Ils doivent démissionner parce qu’ils sont pas à la hauteur. » 

Entretien réalisé par Diawara Thierno Oumar / todiawara@guineerealite.info

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