Le journaliste Olivier Rogez raconte la fin de la Russie soviétique: entre histoire et fiction (Interview)

Grand reporter à Radio France internationale, Olivier Rogez s’est fait connaître en tant que romancier avec son premier livre, L’ivresse du sergent Dida (Le Passage), publié en 2017. Avec Les hommes incertains, il signe cette fois un roman d’inspiration russe, dont l’action se déroule entre la Sibérie et Moscou. Entretien.

Après « l’ivresse » de l’élite africaine, que vous avez racontée dans votre premier roman, vous nous entraînez dans le désarroi et les turbulences de l’Union soviétique agonisante avec votre deuxième roman, Les hommes incertains. Que signifie ce titre ?

Olivier Rogez : L’incertitude, c’est celle qui nous surprend ou nous tombe dessus lorsque notre monde s’effondre. Et c’est un petit peu ce que j’ai essayé de raconter dans ce second roman. Nous sommes en Union soviétique entre 1989 et 1991, la période où tout va basculer pour les Soviétiques et les Moscovites.

Et sur fond de lutte politique, j’ai voulu faire vivre les émotions, les sentiments contradictoires et les destins croisés de personnages qui vont assister à leur monde en bouleversement. Certains de ces personnages le sentent, tandis que d’autres sont pris de court par cet effondrement révolutionnaire ou contre-révolutionnaire de l’Union soviétique.

Sur cet arrière-plan historique, vous faites évoluer vos protagonistes, qui sont au nombre de deux et qui s’appellent Iouri et Anton. Qui sont-ils ? Qu’est-ce qui les réunit ?

Pour résumer un peu le livre, nous sommes à Moscou en 1989 et arrive dans la capitale un Sibérien, Anton, jeune homme d’une vingtaine d’années, qui vivait jusqu’ici en Sibérie. Anton ne rêvait que d’une chose : aller à Moscou. Son rêve finit par se réaliser.

À Moscou, il est accueilli par son oncle Iouri Nesterov, qui est un haut responsable du KGB. C’est un homme puissant, qui a gravi les échelons. Sa mission consiste à suivre de près la lutte politique entre Boris Eltsine, leader du camp démocrate, et Mikhaïl Gorbatchev, chef du camp communiste. Les deux hommes s’affrontaient à l’époque pour le contrôle de l’appareil et pour le pouvoir.

C’est par rapport à cette lutte, qui n’a pas été qu’idéologique, que se déterminent les protagonistes au premier plan. Anton, avec ses 20 ans, représente bien évidemment l’avenir, c’est-à-dire cette Russie qui va naître, alors que Iouri représente l’Union soviétique, qui est en voie de disparition. Leurs destins vont se croiser.

Autour de ces personnages centraux évolue une foultitude de personnages secondaires, dont le plus spectaculaire est sans doute celui que vous nommez « Starets » ; Volodia de son vrai nom. L’homme ressemble plus à un Raspoutine qu’aux communistes purs et durs qu’incarne quelqu’un comme Iouri. Qui est Starets ?

Starets est un personnage quelque peu intemporel, une espèce de moine mystique, doué d’une étonnante capacité de clairvoyance. C’est lui qui va prédire à son ami Iouri la disparition inéluctable de l’URSS et la prise de pouvoir par Elstine.

Mais cet homme n’est pas seulement un mystique, il est aussi un élément incontournable du complexe militaro-industriel russe. Il traverse un peu toutes les époques et tous les milieux. La puissance qu’il exerce vient du fait qu’il est à la jonction de plusieurs systèmes de valeurs qui s’opposent, ceux de la Russie ancienne, de la Russie nouvelle, de la Russie soviétique ou encore de la Russie démocratique.

Dans l’Union soviétique crépusculaire que vous mettez en scène, la clairvoyance, les talents divinatoires et le mysticisme sont valorisés. Qu’implique ce retour du mysticisme dans une Union soviétique qu’on croyait régie par la raison et la dialectique des classes ?

Ce besoin de clairvoyance est le symbole même d’une époque incertaine, où les valeurs sont elles-mêmes devenues incertaines et fragiles. L’esprit religieux, la croyance, la foi sont remplacés par des superstitions et le charlatanisme, tout comme la volonté d’enrichissement s’est transformée en une espèce de voracité de surconsommation. J’ai voulu symboliser ce dévoiement général des valeurs par la demande accrue pour le mysticisme et la prophétie.

Ce surcroît de l’irrationnel est, par ailleurs, constitutif de la culture russe, pour ne pas parler de « l’âme russe ». Tous les leaders politiques russes avaient un voyant ou une voyante à leur service, de Staline à Brejnev en passant par Boris Eltsine. Ils consultaient les voyants pour tenter de lire l’avenir. Dans cette période de bouleversements extrêmes qu’ont été les années 1989-1991, l’incompréhension de l’avenir était telle qu’un Raspoutine était devenu nécessaire pour continuer à prendre des décisions et à avancer.

Les femmes n’ont pas le beau rôle dans votre roman. Vos personnages femmes sont des partenaires sexuelles ou des femmes au foyer. Pourquoi ne pas avoir placé des femmes au premier plan, participant pleinement à la construction sociale et politique, comme cela se passe dans la Russie d’aujourd’hui ?

Non, je ne suis pas tout à fait d’accord avec votre analyse. Les femmes jouent des rôles de premier plan dans mon récit, comme Helena, par exemple, l’amante de Iouri. Elle symbolise l’indépendance et la liberté face à un homme qui n’a pas l’habitude d’avoir en face de lui des femmes – ni d’ailleurs des hommes – qui lui tiennent tête.

Si, dans mon roman, ce sont les hommes qui font la loi, c’est aussi parce que c’est comme ça que cela se passait dans la société russe de l’époque. Si vous regardez la carte du comité central ou du bureau politique du Parti communiste de l’Union soviétique, vous verrez qu’il n’y avait pas une seule femme.

Finalement, la seule femme de cette période dont on retient le nom, c’est celle de Mme Gorbatchev. Mais même Raïssa Maximovna Gorbatcheva était importante à cause de l’influence qu’elle exerçait auprès de son mari. Elle n’était pas une dirigeante, mais une femme d’influence. C’est comme ça qu’on la voyait.

Il y a aussi, dans mon roman, un personnage de retraitée, très digne et qui n’a pas sa langue dans sa poche. Il s’agit d’Anastasia, qui veille sur Iouri, mais n’hésite pas à lui rappeler son histoire de militante syndicaliste passée par le goulag. Non, mes personnages féminins ne sont pas toutes des femmes soumises ou des objets sexuels des hommes, loin de là, mais leur représentation est à la mesure de l’époque qui était éminemment masculine.

Comment définiriez-vous votre roman ? S’agit-il d’un roman historique, d’un roman politique, ou d’une comédie sociale ?

Je dirais que c’est une fiction historique, mais qui n’est pas sans rappeler notre propre actualité. Ce qui m’a déterminé à écrire ce roman, c’est la prise de conscience que ce bouleversement incroyable qu’a été l’effondrement de l’URSS, fait quelque part écho aussi à notre époque contemporaine.

Nous ne sommes pas tout à fait des « hommes incertains », mais nous doutons énormément de notre modèle de développement, nous doutons aussi de l’avenir de la planète à cause du réchauffement climatique. Enfin, nous doutons de nos valeurs : sont-elles justes ? Sont-elles bonnes ou mauvaises ? En fait, les événements de l’URSS confirment ce que nous savions déjà : sic transit gloria mundi (« ainsi passe la gloire du monde »).

Mais c’est aussi la réalisation qu’aucune nation ne disparaît totalement ; elle change, elle évolue, elle se réinvente. Et la nôtre aussi est en train de changer, comme cela s’est passé, il y a 30 ans, pour l’Union soviétique. Elle a connu un bouleversement profond et radical qui débouche sur cette nation qu’elle est aujourd’hui, en plein réveil ou en pleine renaissance.

Vous n’êtes pas le premier romancier français à s’intéresser à la Russie. D’Alexandre Dumas à Emmanuel Carrère, ce pays a exercé une grande fascination sur les écrivains français. Comment s’explique cette russophilie littéraire française ?

D’abord, parce que la Russie est un pays fascinant, qui est au croisement de plusieurs univers culturels et politiques. En Russie, on est au carrefour entre l’Europe et l’Asie. Ce qui m’a toujours surpris dans l’histoire récente et moderne de la Russie et de l’Union soviétique, c’est que ce peuple était passé en quelques décennies du servage et de l’arriération à une nation capable d’envoyer dans les étoiles les premiers cosmonautes.

Il y a une farouche volonté, chez les Russes, lorsqu’ils se mettent derrière un projet collectif, d’y arriver. Il y a aussi une capacité chez ce peuple à oublier l’individu au profit du collectif, quitte à ce que l’on y sacrifie au passage plusieurs millions de personnes. Il y a plein de choses, je pense, en Russie, qui nous interpellent et nous questionnent, nous qui sommes situés à l’autre bout du continent, dans un univers finalement très différent où l’on accorde plus de place à l’individu.

La Russie nous fascine aussi par son gigantisme. Lorsque l’on se promène à Moscou et que l’on regarde l’échelle à laquelle les bâtiments sont construits, on s’aperçoit que cette échelle est encore gigantesque. C’est comme si les Russes mesuraient tous 2,50 m de haut. Le premier étage des immeubles un peu majestueux de la place Rouge, comme le Goum par exemple, doivent monter à sept ou huit mètres de hauteur !

Vous avez été correspondant de RFI en Russie, de 1992 à 1998. Vingt ans après, vous racontez ce pays magnifiquement : on a l’impression dans ces pages de vous suivre dans les rues de Moscou. Avez-vous dû y retourner pour écrire ce roman, ou les notes prises il y a 20 ans ont suffi ?

Je ne suis pas retourné en Russie. Je voulais conserver les impressions de l’époque. Pour ce faire, j’ai beaucoup relu sur l’époque. J’ai relu notamment les romans de Ludmila Oulitskaïa. J’ai relu aussi les auteurs des années 1980-1990, comme Alexandre Zinoviev. J’ai revu les films de Pavel Lounguine, par exemple Taxi Blues, dont l’action se passe à Moscou.

Enfin, je me suis documenté en me replongeant dans les vieilles cartes de Moscou de l’époque, d’avant 1991, puisque les noms de rues pour la plupart ont changé après l’effondrement de l’URSS. J’ai revisité ma mémoire. Je l’ai nourrie de ces restes de l’époque que j’avais encore en moi. Et avec tout cela, j’ai tenté de réinventer mes sentiments et de réinventer mes souvenirs.

Les hommes incertains, par Olivier Rogez. Éditions du Passage, 2019, 392 pages, 19,50 euros. (Sortie le 22 août)

Source: RFI