Faut-il continuer d’organiser des élections présidentielles en Afrique ? (Libre Opinion)

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Cette question peut être jugée provocatrice par les idéologues de la démocratie en Afrique. Cependant, elle fait suite à une observation des élections sur le continent africain ces vingt-cinq dernières années. Lorsque Jacques Chirac jugeait, au début des années 1990, que « La démocratie est un luxe pour l’Afrique », beaucoup d’Africains, y compris les intellectuels et politiques s’en étaient offusqués.

Près de trois décennies, la réalité du terrain ne lui donne-t-elle pas raison ? Il faut remettre en question le modèle politique imposé par l’Occident, trop coûteux en argent et en vies. La démocratie électorale en Afrique a échoué parce que les élections, notamment présidentielles, donnent d’observer trois constantes qui militent, à mon sens, pour leur abandon.

1- La démocratie, un luxe ? Premièrement, l’élection présidentielle est improductive car non seulement elle est très onéreuse pour les pays africains, mais elle produit très peu de résultats positifs dans la vie des populations. La présidentielle ivoirienne de 2010 a été reconnue par l’ensemble des observateurs comme l’une des plus coûteuses au monde. Le coût de l’organisation du scrutin a été estimé à 300 millions d’euros, ce qui en faisait l’élection la plus chère d’Afrique.

La démocratie en Afrique, dans des pays pauvres et très endettés, est devenue un véritable luxe. Ces pays font très souvent appel à des financements extérieurs auprès de l’Union européenne et d’autres bailleurs pour organiser les présidentielles. Mais tout cela pour quels résultats ?

Dans de nombreux pays, l’élection met aux prises des factions, généralement à base ethnique et depuis longtemps embourbées dans des luttes de pouvoir fratricides. De fait, le niveau de violence électorale (avant, pendant et après) est devenu la jauge du bon déroulement et de la crédibilité d’une élection. Les violences électorales les plus graves sont celles qui se sont déroulées au Kenya en 2008, puis en Côte d’Ivoire en 2010 et, plus récemment, au Burundi en 2015.

Le scrutin présidentiel à venir en République démocratique du Congo (RDC) a déjà généré des violences avant même que l’on ne se rapproche de son organisation. En outre, même dans les pays considérés comme les plus avancés dans la consolidation de la démocratie comme le Ghana, le Mali, le Sénégal, et le Bénin, la présidentielle a polarisé les tensions et l’on a parfois frôlé la tragédie.

Entendons-nous bien, l’absence de brutalité visible ne signifie pas qu’il n’y a pas de violation, même symbolique, des droits de l’homme par la restriction des libertés politiques, notamment l’emprisonnement, les tortures et les menaces des opposants, ainsi que des acteurs de la société civile (syndicats, unions, journalistes, etc.) avant ou après une élection. Ces violences en général débouchent sur la conservation du pouvoir par le président sortant ou le régime en place.

Deuxièmement, les élections présidentielles en Afrique ne débouchent que très rarement sur une alternance. En dehors de quelques pays comme le Ghana, le Mali, le Sénégal, le Bénin et le Malawi, l’alternance politique s’est faite soit par le biais des putschs ou soulèvements populaires lors du « printemps arabe », soit elle ne s’est pas réalisée. Le même président, le même clan ou système, trentenaire, voire cinquantenaire, demeure au pouvoir.

Il en est ainsi du Togo et du Gabon, puis, dans une certaine mesure, de toute la sous-région de l’Afrique centrale notamment l’Angola, le Congo, le Tchad, la Guinée équatoriale, le Cameroun et, plus loin, le Zimbabwe et l’Ouganda.

2- Inculture démocratique des classes politiques africaines La tendance, la grande, reste la foire aux modifications des Constitutions pour que des présidents qui avaient accepté aux forceps le multipartisme, demeurent au pouvoir près de 30 ans après l’instauration de la démocratie. Aujourd’hui, ils sont nombreux à se lancer dans l’aventure de la modification constitutionnelle en vue de conserver le pouvoir, à l’instar du Burundi, du Congo et du Rwanda.

Ce sont des présidents qui organisent l’élection, et la gagnent inéluctablement. Dans un passé récent, Abdoulaye Wade avait essayé ce passage en force. En Côte d’Ivoire, la tentation reste grande avec le projet de nouvelle Constitution. Au Bénin, ce n’est pas faute d’y avoir pensé. Au Burkina Faso, la tentative de Blaise Compaoré a connu une fin fatidique.

En RDC, les manœuvres sont en cours pour trouver les ressorts juridiques d’une éventuelle prolongation du mandat de Joseph Kabila malgré la récente annonce de renonciation. Ces manœuvres qui très souvent provoquent des violences, débouchent inexorablement sur la contestation des résultats. Ce qui nous amène justement au troisième point.

3 – La contestation des résultats est devenue quasi consubstantielle à l’exercice de ces scrutins et dénote l’inculture démocratique des classes politiques africaines. L’opposition dénonce toujours des fraudes.

Joachim Baba Millimono, politologue

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